Le travail de Laurence Bernard repose sur une indéfinition. J’aurais pu écrire de la même façon que son travail repose sur une définition — du genre, de la féminité, d’une identité recherchée —, cela ne vient pas en contradiction. Car ce qui se produit devant les pièces de l’artiste participe à la fois de la construction de soi et de la déconstruction de quelque chose qui est à la fois l’artiste et un(e) autre. Comme dans le poème de Verlaine : « Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même / Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. » (On reviendra sur l’amour et la compréhension.)

Mêlant les techniques, superposant les strates, l’artiste palimpseste les vies dont elle se nourrit, y incluant la sienne propre. Autoportraits multiples de l’enfance à l’âge adulte, elle imprègne sa Fé-mi-ni-té de textes intimes et répétitifs comme les traits en pointillés qui soulignent les formes et appellent au découpage — rouge vif en taches indélébiles (« Va-t’en, damnée tache ! Va-t’en, je te dis », Macbeth, Acte V Scène 1) qui évoque tout à la fois la sang des menstrues et le vernis à ongles des dortoirs de jeunes filles, un pensionnat-abattoir où les rôles sont préétablis. Ciseaux et fil rouge sous-tendent, tissent et achèvent une existence qu’elle masque des deux mains, dissimulant son visage-Parques ici pour le rechercher là, derrière ces crânes d’animaux (ses plus récents travaux) qui suintent le bois, la vie perdue (coupée ?) et la campagne qu’elle habite.

 

Transpositions qui marie paysages et vies passées transfère photographies et dessins sur les chasubles que l’artiste recueille au fil des rencontres, et dont l’histoire (la petite, « minuscule » à la manière de Michon) contée par les donateurs résonne le long des cintres accrochés en mobiles, qui se frôlent et se choquent.

Mais Laurence Bernard est avant tout généreuse dans ses compositions, et vivante, à l’image de son rire qui surprend et fait voler en éclats toutes les idées (noires ou autres) que l’on a pu nourrir face à son travail protéiforme et ambitieux. Et comme l’on s’extirpe du sommeil en se disant que ce n’était qu’un rêve qui déjà s’effiloche, ne demeure devant soi que la formidable palette d’un savoir-faire en perpétuel questionnement, un art dont chaque étape est comme la mue d’un animal : à partir de sa peau, bâtir, dans la minutie de chaque geste, un autre soi qui dira plus précisément qui l’on est (la compréhension) en abandonnant quelque chose, derrière — l’amour ?