Transposition

Transposition

Tels des oiseaux aux ailes déployées, les tuniques en suspension forment une forêt que le visiteur traverse et peut faire se mouvoir et caresser au passage.

Commencée en 2010, installation infinie, c’est TRANSPOSITION*

En 2009, j’ai découvert trois chemises de femmes au cœur d’un ballot de draps anciens acheté à la brocante de mon village. Chemises en lin et en chanvre, coupe trapèze et chiffrées. Vêtements simples et rudimentaires. Heureuse d’une telle rencontre, je les ai accrochées dans l’atelier, tournant autour, les manipulant, caressant le tissu en passant. Plus je les regardais plus mon sentiment pour ces vêtements prenait forme, l’envie de les faire revivre, de les mettre en avant. Seule face à la robe, matérialisation du corps humain, j’imaginais la femme qui l’avait tissée, cousue, brodée, portée nuit et jour, lavée, repassée, rapiécée… Je rentrais dans son intimité, dans son corps de jeune mariée, de mère puis de grand-mère. Les tissus gardent les souvenirs, l’empreinte du corps. Chaque chemise à son caractère : usée, très douce ou bien rêche, difficile d’accès. Après avoir tourné autour pendant plusieurs mois, un jour j’ai pris mon pinceau et j’ai peint, gratté, détissé, travaillé à l’encre, collé, passé à la machine à laver, développé des cyanotypes et brodé. L’arbre, l’écorce, la verticalité des troncs, les rythmes se sont imposés.

- La chemise devient toile
- Installée dans l’espace, elle devient œuvre
- Multipliée elle devient installation.

Suspendues par un fil de lin sur de fins bambous à la hauteur des yeux, elles forment un mobile géant. Le visiteur passe au travers, tourne autour, les fait se mouvoir dans l’espace, les caresse pour sentir les textures des peintures et des encres, la sensibilité des fils.

J’ai tout de suite imaginé une continuité, aller au-delà de trois pièces, faire grandir l’installation régulièrement comme les pages d’un journal écrit au quotidien.

Septembre 2010, Château de Villemenard – Berry. Première présentation publique de 3 chemises berrichonnes. J’ai été surprise par l’accueil. Les trois robes étaient suspendues au centre de la pièce. Naturellement, les visiteurs particulièrement les visiteuses se sont approchées, les ont fait pivoter, les ont touché, les ont commenté : » J’ai vu ma grand-mère en porter…c’était du solide …une vie de sacrifices et de travail… c’est beau ce que vous en avez fait … » le dialogue s’est ouvert, la barrière rompue, j’avais fait appel à la mémoire. Depuis cette première présentation j’ai eu des dons : du fond des armoires familiales des chemises de jours sont venues rejoindre leurs cousines peintes. Elles sont maintenant dix, en cours de travail. Pour évoluer, cette installation doit être présentée au public ; je souhaite la compléter au fil des expositions en faisant un appel à dons, chaque vêtement aura sa place, son dessein, son caractère retravaillé avec mes propres outils, ma matière. Suivant les familles, les régions et les pays : « l’ouvrage » s’enrichira, se défera, se reconstituera. Chaque nouvelle pièce remettra en question l’installation et patiemment, au fil du temps, Transposition prendra forme. Je ne sais pas quand cette recherche se terminera, dans 2 ans, dans 10 ans ? Je ne connais pas son évolution exacte, mais je sais ce que j’attends : que le visiteur traverse cette forêt de tuniques, la pénètre, n’hésite pas à faire tourner les pièces, à les effleurer. Que l’expérience lui donne envie de participer. Que de spectateur, il devienne acteur.

- *Déf. du Larousse : Action de transposer, placer en intervertissant l’ordre, volontairement ou involontairement.
-
- Comprendre Transposition au fil des expositions

Réécouter Laurence Bernard dans l’émission Les carnets de la création sur France culture Par Aude Lavigne