Performance dansée au sein de Transposition -Chapelle Saint-Jacques – Vendôme

 

Charline Cochereau et Nora Aïat ont dansé Transposition, un moment de grâce accompagné du texte de Laurent Herrou écrit pour Transposition

Une histoire de temps

Moi : Les jeunes femmes pendaient, leurs bras en croix, affublées d’une tunique sable ou grise, cassée comme un blanc sali, aux branches gigantesques d’un mobile si léger que chaque mouvement, même le plus délicat, en modifiait l’architecture.

Toi : Les jeunes femmes pendent, leurs bras en croix, affublées d’une tunique sable ou grise, cassée comme un blanc sali, aux branches gigantesques d’un mobile si léger que chaque mouvement, même le plus délicat, en modifie l’architecture.

Moi : Leur corps se perdait dans l’ampleur du vêtement, visages et membres rendus invisibles par l’impossible disposition : seule restait leur présence, immuable elle, qui planait au plafond haut de l’atelier.

Toi : Leur corps se perd dans l’ampleur du vêtement, visages et membres rendus invisibles par l’impossible disposition : seule reste leur présence, immuable elle, qui plane au plafond haut de l’atelier.

Moi : Les tissus figuraient, face ou dos, des motifs sylvestres. Et la grande solitude que dégageait l’ensemble venait tout autant de l’invisibilité obsédante des visages que de la sécheresse macabre des troncs qui habillaient les chasubles.

Toi : Les tissus figurent, face ou dos, des motifs sylvestres. Et la grande solitude que dégage l’ensemble vient tout autant de l’invisibilité obsédante des visages que de la sécheresse macabre des troncs qui habillent les chasubles.

Moi : Les chasubles tournaient, bras en croix, elles ne jugeaient pas, elles ne punissaient pas : elles s’offraient au passage, remodelaient leur configuration en fonction des aller et venues des spectateurs. C’était tour à tour des oiseaux en partance, les branches d’un chêne millénaire, le rassemblement d’une poignée de ces femmes que, par le passé, on nommait des sorcières.

Toi : Il y a une tradition de sorcellerie dans le Berry, que je reconnais depuis longtemps pour en avoir ressenti le pouvoir, encore enfant. Cela m’a effrayé d’abord, fasciné à l’adolescence, j’en ai mis de côté l’idée lorsque l’âge adulte a pris le dessus — comme on oublie les contes de fées pour se concentrer sur ce que l’on croit être important.

Moi : Des femmes sont mortes, portant pareils vêtements. D’autres ont passé leur vie simplement, à tisser, tricoter. A vivre et à survivre. Dans pareils vêtements. Tuniques aux manches larges, toiles épaisses. Maculées par le temps, le travail et la terre. Les branches des arbres n’ont pas toutes servi à pendre les sorcières. Elles ont alimenté des feux bienveillants, ont réchauffé et nourri les hommes.

Toi : Je suis peut-être une sorcière : ouvrant la boîte de Pandore, je convoque les âmes oubliées. Je propose une circulation entre les branches du temps, je force le regard vers ces lieux où les hommes ne veulent pas se rendre. Je crée des ponts entre un passé que je recompose et la transposition d’un présent sur lequel, à mon tour, j’imprime la marque de mon passage — comme l’âge dessine son chemin silencieux au cœur du tronc des arbres.